L’ancien patron de l’Hyppocampe raconte vingt-cinq ans de libertinage
25 novembre 2025
Il est des lieux dont on parle à voix basse, comme s’ils appartenaient à cette géographie parallèle où s’assemblent les désirs inavoués, les curiosités et les transgressions. L’Hyppocampe, club libertin niché à Saint-Maur (Val-de-Marne) fait partie de ces enclaves discrètes. Derrière sa façade calme, se cache vingt-cinq ans d’histoires où le corps ne dit jamais seulement le corps, mais les négociations secrètes du couple contemporain et les soubresauts d’une société en quête de nouvelles formes d’intimité. Aujourd’hui, l’ancien maître des lieux, Bruno Henckes, rompt le silence feutré qui enveloppait son établissement. Avec un livre initié par sa femme Sophie, il revient sur ces années passées à orchestrer ce théâtre discret. Pas pour se confesser ni s’excuser, mais pour documenter une sociabilité trop longtemps reléguée à l’ombre. Il conte l’histoire de couples, de célibataires triés sur le volet, de visiteurs parfois anxieux, souvent drôles, toujours révélateurs de ce que deviennent nos amours à l’ère de l’hyper-visibilité et du contrôle permanent. Loin du folklore croustillant auquel on réduit souvent les clubs échangistes, son récit, pudique quand il le faut et incisif quand il le doit, esquisse un paysage bien plus nuancé. C’est un écosystème moral, une micro-société du respect mutuel et un laboratoire du consentement avant même que le mot fasse la une des tribunes engagées. Dans un moment où les pratiques sexuelles s’exposent avec une transparence parfois anxieuse, où les couples négocient leurs frontières, et où l’on confond souvent liberté sexuelle et désorientation collective, le livre d’Henckes tombe à point nommé. Il documente, avec humanité, ce que le libertinage représente vraiment dans le quotidien de celles et ceux qui le vivent.
L’Hyppocampe, cartographie de l’intime
Le livre d’Henckes s’attache d’abord à décrire ce qui se trame réellement derrière les portes capitonnées d’un club libertin. Pas la grande bacchanale fantasmée par ceux qui n’y ont jamais mis les pieds, mais un espace ritualisé, un théâtre des gestes, des regards et des négociations. Comme l’ont montré les travaux d’Agnès Giard ou de Michel Bozon, la sexualité ne s’affranchit jamais vraiment des codes sociaux. Elle les rejoue, les tord et parfois, les sublime. Le libertinage ne naît pas dans une bulle, il s’inscrit dans la continuité des pratiques sexuelles contemporaines, au croisement du désir, du contrôle de soi et de la construction de l’intimité. À l’Hyppocampe, les visiteurs arrivent avec leurs histoires, leurs précautions et leurs espoirs. La sociologie se lit dès les vestiaires : le couple bourgeois venu raviver la flamme, les quadragénaires curieux, les jeunes timides, les retraités intrépides ou les travailleurs épuisés qui cherchent moins l’excitation que la décompression.
Beaucoup viennent observer et parfois seulement ça. Contrairement aux fantasmes que nourrissent les séries et les plateformes, un club libertin n’est pas une fabrique de débordements. C’est un lieu où l’on discute longuement, où l’on danse, où l’on hésite, où l’on rit, où l’on renonce et où l’on se découvre. L’ancien propriétaire raconte ce moment si fréquent où un couple, fraîchement arrivé, reste une heure au bar, serrant son verre comme un talisman, avant de conclure la soirée par… un câlin et une conversation décisive sur le chemin du retour. Le libertinage n’est pas toujours un passage à l’acte. Il était souvent une parenthèse, un sas pour repenser sa propre intimité.
Une comédie humaine sous lumières tamisées
Ce que l’on retient le plus du livre, ce sont ces anecdotes qui ne cherchent jamais l’effet croustillant mais révèlent, avec une finesse surprenante, combien le libertinage est moins une débauche qu’une humanité en mouvement. Henckes raconte par exemple ce jeune homme trop anxieux, venu préparé avec un mélange douteux de vitamines, de ginseng et ce comprimés bleus, persuadé que la performance était la clé. Sa soirée se termine par un grand verre d’eau et un débat passionné sur la sensualité avec un couple expérimenté. Une scène presque pédagogique. Il évoque aussi cette femme, découvrant les miroirs au plafond, qui demande si “c’est pour surveiller l’hygiène”. Ou ce couple fêtant ses noces de coton, persuadé qu’on va “leur demander quelque chose”, et qui passe finalement la nuit à danser, émerveillé par la douceur inattendue de l’ambiance.
Certaines scènes relèvent du théâtre de boulevard entre les quiproquos dans le vestiaire, les couples qui se trompent de salon et les célibataires triés avec soin qui s’imaginent dans un film de Lynch alors qu’ils entrent dans une atmosphère cosy. Mais derrière l’humour, Henckes insiste sur ce qui constituait le cœur du club, une bienveillance parfois maladroite mais réelle. Un environnement où la vulnérabilité n’est pas un défaut, mais un état partagé. Chacun y apprend, souvent malgré lui, à manier sa pudeur comme une langue vivante. Le libertinage n’est pas un spectacle permanent, mais une succession de micro-scènes souvent plus humaines que torrides. Un quotidien avec ses heures creuses, ses imprévus, ses moments de grâce ou de flottement. Un club libertin, en somme, ce n’est pas un décor de film pour adultes : c’est un fragment de vie sociale réinventée.
Un libertinage du respect et du consentement
La volonté pédagogique traverse tout le livre. L’ancien patron veut briser les idées reçues qui collent à la peau des clubs échangistes. Non, l’Hyppocampe n’est pas un lieu d’excès permanent ou un terrain de chasse. L’établissement ne contribue pas à faire vaciller les couples plus qu’ils ne vacillent déjà. L’image la plus forte qu’il donne est celle d’un libertinage réglé par des normes strictes, où le consentement vaut plus qu’un code moral. « Ici, rien ne s’impose”, répète-t-il comme un mantra. C’est même la première leçon qu’apprennent les nouveaux venus. Dans ce type d’espace, le non n’est jamais un affront, mais un pilier. Henckes insiste également sur la place des femmes. Loin d’être des objets de désir collectifs, elles sont souvent les véritables chefs d’orchestre des interactions. La dynamique du couple, le tempo de la rencontre, les limites du jeu, tout passe par elles. Un contre-pied total aux clichés patriarcaux encore largement entretenus dans l’imaginaire mainstream.
Le libertinage, tel qu’il l’a vu se pratiquer, n’était pas la dissolution du couple, mais parfois même son renforcement. C’est un espace où le couple vient expérimenter des formes d’intimité élargies, non pas pour se détruire, mais parfois pour se recalibrer. Certains viennent réapprendre à se parler, à exprimer leurs envies et à négocier leur espace personnel. D’autres découvrent, au fil des soirées, que la jalousie n’est pas un ennemi mais un indicateur émotionnel avec lequel il faut composer. L’Hyppocampe devient dans le livre un laboratoire miniature des transformations contemporaines de l’intimité : plus fluide, plus réfléchie, plus consciente, mais aussi plus fragile. Une intimité qui cherche ses repères, et les trouve parfois dans des lieux inattendus.
Au-delà de ses anecdotes savoureuses et de ses portraits tendres, le livre de Bruno et Sophie Henckes procure l’impression durable de pénétrer dans un observatoire intime de notre époque. L’Hyppocampe n’est ni un temple de l’hédonisme débridé ni un sanctuaire clandestin, mais un lieu où se rejouent, en accéléré, les grands mouvements de la société comme la quête de liberté, le besoin de cadre, la fragilité de l’intime, l’obsession du consentement, la fatigue du couple ou son renouveau. En retraçant vingt-cinq ans de vie dans ce laboratoire discret du désir, Henckes signe un texte qui, sans chercher la provocation, désamorce les fantasmes et révèle une vérité simple et presque rassurante. Derrière les portes d’un club libertin, on ne trouve pas une contre-culture sulfureuse, mais des hommes et des femmes confrontés à leurs propres limites. Et parfois, ils sont prêts à les déplacer avec une honnêteté désarmante. Une manière, peut-être, de repenser ce que l’on croit savoir du désir et d’admettre qu’au fond, nous avons tous quelque chose à apprendre de ces lieux où l’on ose être vrai.
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