Félix Faure, le président mort Pompée
22 février 2026
Le 16 février 1899, en fin d’après-midi, le président de la République française Félix Faure s’effondre dans un salon du palais de l’Élysée. L’événement aurait pu n’être qu’une crise cardiaque de plus, mais un détail savoureux transforme l’incident en légende. Le chef d’état meurt alors qu’il reçoit sa maîtresse, Marguerite Steinheil, dans l’intimité des appartements présidentiels. La République découvre alors que le pouvoir ne protège pas des indiscrétions.
Quelques heures plus tard, la nouvelle circule déjà dans tout Paris, nourrie de sous-entendus et d’anecdotes apocryphes. Un trait d’esprit prêté à Georges Clemenceau : « Il voulait être César, il est mort Pompée. » s’impose même comme l’épitaphe officieuse du défunt. Depuis, la formule est restée et résume à elle seule l’ironie d’une destinée politique rattrapée par l’intimité. Plus d’un siècle plus tard, l’épisode continue de fasciner. Car l’histoire tient parfois à un battement de cœur interrompu.
Une mort présidentielle qui fait basculer l’Élysée
Élu en 1895 après la démission de Jean Casimir-Perier, Félix Faure n’est pas un président flamboyant. Il incarne une forme de compromis politique, rassurant et bourgeois. Ancien tanneur du Havre devenu industriel puis député, il représente une République modérée, attachée à l’ordre et à la respectabilité. Sa mort, le 16 février 1899, survient dans un contexte politique explosif. La France est alors en pleine affaire Dreyfus, la presse est enfiévrée et les passions politiques se déchaînent. Faure, antidreyfusard convaincu, est un symbole de cette République conservatrice qui refuse de rouvrir le procès du capitaine.
Ce jour-là, il reçoit Marguerite Steinheil, une femme du monde qui fréquente les milieux artistiques et politiques. Peu après leur rencontre, le président est pris d’un malaise. Les médecins appelés en urgence ne peuvent que constater son décès, officiellement attribué à une congestion cérébrale, terme d’époque pour désigner un accident vasculaire. Mais la discrétion médicale ne résiste pas longtemps aux appétits parisiens. Très vite, l’idée que le président est mort « en pleine galanterie » circule dans les salons, les rédactions et les cafés. Le drame politique devient une anecdote mondaine, puis un mythe national.
Marguerite Steinheil, la femme au cœur du scandale
Marguerite Steinheil, née Japy, n’est pas une inconnue. Épouse d’un peintre reconnu, elle évolue dans un milieu cultivé et mondain. Sa liaison avec le président, bien que discrète, n’est pas totalement ignorée des cercles parisiens. Après la mort de Faure, elle devient malgré elle l’héroïne d’un récit sulfureux. Et les rumeurs se multiplient. On parle d’une scène compromettante, d’une crise survenue dans des circonstances embarrassantes et d’une maîtresse affolée. Les détails varient selon les journaux, mais tous participent à construire une image presque théâtrale de la fin du président.
La légende veut que le personnel de l’Élysée ait dû gérer une situation délicate, et que le médecin, accouru en hâte, ait compris immédiatement le caractère intime de la scène. La réalité est probablement plus prosaïque, mais la République, en ce soir d’hiver, perd son chef dans des conditions trop romanesques pour ne pas nourrir l’imaginaire collectif. Steinheil, elle, continue de faire parler. En 1908, elle se retrouve au centre d’une affaire criminelle retentissante. Son mari et sa mère sont retrouvés assassinés à son domicile. Son procès, très médiatisé, se conclu par un acquittement, mais son nom reste définitivement associé aux scandales de la Belle Époque.
Clemenceau, l’esprit mordant
C’est dans ce contexte que naît la célèbre phrase attribuée à Georges Clemenceau : « Il voulait être César, il est mort Pompée. » Le mot d’esprit mêle culture classique et cruauté politique. Et la formule fonctionne à plusieurs niveaux. Elle renvoie à Jules César, figure du pouvoir et de l’ambition, et à Pompée, dont le nom évoque, par un jeu de mots, une mort humiliante. L’opposant politique transforme ainsi le décès du président en trait satirique, digne des caricatures de la presse de l’époque. Toutefois, comme souvent avec les bons mots historiques, l’authenticité exacte de la citation est difficile à établir.
Plusieurs historiens soulignent qu’elle apparaît surtout dans des récits postérieurs, laissant penser qu’elle a pu être embellie ou reconstruite après coup. Mais elle correspond trop bien à l’image du « Tigre » pour ne pas entrer dans le patrimoine national. La mort de Félix Faure devient alors un épisode emblématique de la culture politique française. Un mélange de tragédie institutionnelle, de comédie humaine et de satire. Elle rappelle que la République, malgré son sérieux, n’est jamais totalement à l’abri du théâtre des passions privées.
Cent vingt-sept ans plus tard, la mort de Félix Faure continue de fasciner. Non pas pour son importance politique, mais pour ce moment où la dignité républicaine s’est trouvée brusquement mêlée aux secrets d’alcôve. A la Belle Époque, la société est obsédée par les apparences, mais avide de scandales. La presse transforme alors cet accident médical en légende nationale et les classes politiques règlent leurs rivalités à coups de bons mots assassins. Et finalement, le pouvoir n’immunise pas contre les faiblesses humaines. Dans un salon feutré de l’Élysée, entre deux dossiers d’État et une visite galante, le président Faure trouve une fin qui n’a rien de solennel.
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