L’appli mormone qui convertit les accros au porno
29 novembre 2025
On savait déjà la tech américaine capable de fabriquer des voitures qui roulent seules, des intelligences artificielles qui écrivent des romans et des applis pour nous rappeler de respirer. Il faut désormais y ajouter une invention improbable : une application anti-porno née non pas dans un laboratoire californien, mais dans le calme d’un campus mormon, quelque part dans l’Utah, là où la notion de film pour adultes relève plus de la théorie que de la pratique. C’est pourtant dans ce décor presque ascétique qu’est apparue Relay, imaginée en 2021 par deux étudiants de la Brighham Young University, avec l’idée audacieuse d’aider les utilisateurs à diminuer leur consommation de films X. On pourrait croire à une plaisanterie ou à un projet universitaire voué à disparaître dans les archives du département informatique. Mais l’application connaît aujourd’hui un succès mondial, portée par un public qui n’a rien de confessionnel et qui se reconnaît dans ses promesses de sobriété numérique appliquée au désir. Le phénomène intrigue, amuse et interroge. Alors comment une communauté longtemps associée à une morale sexuelle d’une rigueur inégalée est-elle devenue l’un des laboratoires technologiques les plus attentifs aux troubles contemporains du désir ? Et surtout, pourquoi cette proposition d’auto-discipline douce rencontre-t-elle un franc succès dans une époque qui n’a jamais autant célébré la liberté sexuelle tout en s’en disant parfois épuisée ? Au fond, ce succès met en lumière un paradoxe assez révélateur. Nous jonglons avec le plaisir comme avec nos notifications, tout en peinant à masquer notre fatigue devant la profusion d’images, au point de souhaiter, parfois, réintroduire un peu de distance. Relay n’a rien d’une révolution morale. Cette application incarne plutôt, avec une certaine lucidité, le signe d’une époque qui souhaite jouir pleinement, tout en refusant d’être dirigée par ses impulsions.
La Silicon Valley s’empare de la question du désir
À première vue, la Brigham Young University n’a rien d’un vivier pour start-up dédiées aux comportements compulsifs liés au porno. On est bien loin des campus où l’on brainstorme sur des applications pour optimiser sa vie amoureuse ou géolocaliser ses matches Tinder. Ici, la sobriété est un sport collectif et l’ascèse un art de vivre. Mais c’est précisément ce terreau paradoxal qui permet l’émergence de Relay. Les deux fondateurs, étudiants en informatique et en psychologie, racontent avoir identifié un besoin avec la difficulté croissante de parler de sa consommation de porno, même entre amis. Non pas un tabou religieux, mais un tabou très contemporain qui entoure les comportements compulsifs, ceux dont on rit en soirée mais que l’on affronte seul face à son écran.
Les recherches en psychologie comportementale (Université de Cambridge, Journal of Behavioral Addictions) montrent d’ailleurs que si la majorité des consommateurs de porno n’ont aucune difficulté particulière, une minorité développe une relation compulsive ou anxieuse à ces contenus, souvent en lien avec l’isolement, le stress ou l’anxiété sociale.
Les fondateurs de Relay ont alors l’intuition d’accompagner au lieu de moraliser. Et plutôt que d’imposer des interdits, Ils souhaitent proposer des outils d’autorégulation.
Ils créent une structure d’entraide en mini-groupes, inspirée des groupes de soutien classiques, mais pensée pour la génération des écrans. Une ergonomie douce faites de check-ins quotidiens et de fragmentation des objectifs. Pas de sermons ou de culpabilité. Une espèce de fitness du désir, mais en version pastel et bienveillante. Le plus étonnant n’est peut-être pas la naissance de l’application, mais son succès auprès d’utilisateurs qui ne connaissent ni l’Utah, ni le mormonisme. Preuve que quelque chose, dans cette approche, dépasse largement son point de départ.
Le porno n’est plus un tabou moral
Si Relay fonctionne si bien, c’est peut-être parce qu’elle arrive à un moment où la conversation autour du porno a profondément changé. Pendant des décennies, l’enjeu est moral. Le porno corrompt, détourne et dégrade. Aujourd’hui, le débat glisse vers le terrain de la fatigue, infiniment plus intime et plus universel. Fatigue devant les images trop nombreuses, devant les réflexes indulgents des algorithmes et d’une sexualité automatisée qui rivalise avec nos propres désirs.
Les études récentes de l’OMS et de l’Université de l’Utah montrent un phénomène paradoxal. Dans un monde où la sexualité se libère, certains ressentent le besoin de reprendre le contrôle. Non pas la liberté de jouir, mais la liberté de choisir quand, comment et pourquoi. Relay s’inscrit exactement dans ce glissement sociétal en offrant davantage de prise sur l’attention sexuelle. Elle traduit la sensation que le plaisir n’est pas le problème, mais que la répétition automatique l’est devenue.
Ici, le puritanisme n’a aucune place. L’application ne promet pas la vertu mais la maîtrise. Une manière d’appliquer au désir le même système de “self-tracking” déjà omniprésent dans nos vies, du sommeil au sport en passant par la productivité. En somme, le porno devient une variable comportementale comme une autre. Et cela en dit long sur la manière dont nos sociétés gèrent désormais la sexualité. Moins comme un tabou et plus comme un paramètre.
Vers une technologie de l’intimité
Le triomphe de Relay ne tient pas seulement à son concept. Il illustre une époque où les technologies s’invitent désormais jusque dans la gestion de l’intimité. Après les applis de méditation, de respiration et d’auto-thérapie cognitive, voici venir les outils d’auto-discipline sexuelle.
Ce n’est pas tant une croisade morale qu’une forme d’éditorialisation de nos pulsions. L’art délicat de sélectionner, dans le capharnaüm de nos envies, celles qui méritent vraiment une attention particulière. Relay s’inscrit dans cette dynamique. L’application naît dans un univers où la retenue est une vertu cardinale, puis s’épanouit dans une société qui, elle, peine parfois à en trouver le chemin. Et cette rencontre est révélatrice.
La tech emprunte à la sphère religieuse son sens de la discipline, mais le traduit dans une langue laïque, thérapeutique et scientifiquement validée. Au fond, Relay propose de réapprendre à mettre de la distance entre soi et ses propres automatismes. Une compétence devenue essentielle dans un monde où chaque impulsion peut être satisfaite en trois clics.
Finalement, l’application n’a rien d’une croisade sanctifiée ou d’un logiciel de moralisation déguisé. Elle incarne plutôt l’envie de vouloir jouir en toute liberté, tout en évitant d’être aspiré dans le tourbillon qui accompagne parfois celle-ci. Que l’outil vienne de l’Utah, terre d’ascèse et de minimalisme moral, ajoute à l’histoire une saveur particulière. Mais son succès, lui, est résolument universel. Il répond à l’inquiétude diffuse, discrète et intime de perdre pied dans un océan d’images qui ne cessent de nous solliciter. Relay ne promet pas d’éteindre le désir. Elle s’attache simplement à en tempérer l’emprise. Et dans une époque saturée, surexcitée, continuellement stimulée, cette promesse-là n’a jamais semblé aussi moderne.
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