Les seins nus… expliqués par un philosophe

Flore Cherry 1 août 2016

Suite à la parution d’un dossier très bien documenté dans Vanity Fair « Couvrez ce (bout) de sein… », nous avons interviewé le philosophe Laurent de Sutter à l’origine de cet écrit, sur les tétons féminins.
Un sujet d’actualité pour tous ceux qui se demandent si le topless est une bonne idée sur la plage cet été…

les seins nus expliqués par philosophe

interstron.ru : Une des différenciations principale du sein féminin par rapport au sein masculin est de pouvoir allaiter l’enfant. Rien de si érotique en apparence donc, pourquoi est-ce à ce point là sujet de fantasmes ?

Laurent de Sutter : Une réponse facile consisterait à rappeler les grandes leçons de la psychanalyse sur l’histoire des plaisirs enfantins, et la manière dont ils ont contribué à constituer les éléments de base de notre libido. Au-delà de la psychanalyse, il y a aussi le soupçon, plus ou moins bien étayé, les femmes peuvent éprouver quelque chose comme un plaisir de nature sexuel lorsqu’elles allaitent. Ce sont deux éléments qui pointent dans une direction identique : celle suivant laquelle le tétin féminin, au contraire du masculin, incarnerait le sexuel par métonymie, une métonymie d’autant plus puissante qu’elle se trouve en apparence disjointe du lieu considéré, à tort ou à raison, comme le siège biologique du sexuel, à savoir le génital. Le téton, de ce point de vue, est d’autant plus érotique qu’il ne semble pas l’être.

Laurent De Sutter (Vanity Fair - 2016)

Laurent De Sutter (Vanity Fair – 2016)

U : Dans votre article, il est mentionné que l’on peut avoir une répulsion à voir une femme qui allaite, qu’est-ce qui choque réellement là dedans ?

LDS : Au sens premier, ce qui choque, c’est l’exhibitionnisme. La femme qui allaite, dans l’imaginaire puritain contemporain, est l’équivalent du pervers en imperméable qui tente de montrer sa queue aux passantes. Mais il s’agit bien d’un imaginaire, d’une sorte de paranoïa née de la possibilité que quelque chose comme une fonction du corps puisse interrompre le cours de la vie. Nous vivons dans des sociétés où le corps est à la fois puissamment normé, jusque dans sa nudité, et où cette normativité implique un partage strict des lieux, suivant les fonctions que ledit corps a à accomplir. L’espace public étant désormais tout entier réservé au travail, y allaiter son enfant constitue une interruption scandaleuse, au sens où elle rend manifeste, dans la réaction outrée des passants, la normativité poussant à l’en écarter.

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Photo d'Alex Chatelain pour Vogue (1971)

Photo d’Alex Chatelain pour Vogue (1971)

U : Que pensez-vous de cette phrase : « cacher c’est le meilleur moyen d’érotiser » ?

LDS : Je pense qu’elle n’a pas de sens  ! Erotiser, comme vous dites, équivaut à poser la question du vrai – à imaginer la possibilité d’une rencontre avec la vérité nue, débarrassée des artifices qui la dissimulaient. Dans le cas du sexe, il s’agirait bien entendu du corps, voire même, dans le corps, ce que l’on appelait jadis les pudendae. Cette obsession pour l’authentique, le vrai, le nu, en matière de sexe comme dans tous les autres domaines, est l’indice, j’en ai peur, d’une myopie profonde quant au statut de la nudité. A savoir le fait que la nudité est déjà un appareil, une construction sociale, si vous voulez, multipliant les distinctions, les concepts, les règles, les fantasmes, etc., permettant de définir ce qui est nu et ce qui ne l’est pas. Le corps n’est en réalité jamais nu. Il est un vêtement sur lequel se lisent les signes du monde où il s’expose.

À propos de l’auteur
Flore Cherry

Flore Cherry

Journaliste, blogueuse et organisatrice d'événements dans le milieu de l'érotisme, je suis une jeune fille cul-rieuse qui parle de sexe sans complexe (et avec une pincée d'humour, pour que ça glisse mieux !)

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