Les samouraïs pratiquaient l’amour entre hommes
27 janvier 2026
Dans l’imaginaire collectif, le samouraï incarne une figure de rigueur absolue entre discipline du corps, retenue des émotions et fidélité sans faille à un code d’honneur que l’on suppose austère et immuable. Cette représentation, largement façonnée par les récits occidentaux, laisse peu de place à l’intime, et encore moins à un désir qui s’écarterait des normes hétérosexuelles contemporaines. Pourtant, l’histoire sociale du Japon pré-moderne invite à un regard autrement plus nuancé.
À partir du Moyen Âge et jusqu’à l’époque d’Edo (1603–1868), les relations amoureuses et sexuelles entre hommes, notamment entre guerriers adultes et adolescents, ne relevaient ni de la transgression clandestine ni du simple fait privé. Elles s’inscrivent dans une tradition codifiée, désignée sous le terme de wakashudō, « la voie des jeunes », qui associait éducation, loyauté, transmission et désir. Loin d’être marginale, cette pratique est documentée par la littérature, encadrée par des normes implicites et intégrée à une certaine conception de la masculinité guerrière.
Alors, les samouraïs pratiquaient-ils réellement l’amour entre hommes ? Oui, mais comment et pourquoi cela est-il devenu une tradition honorable ? Revenir sur le wakashudō ne consiste pas à projeter nos catégories sexuelles actuelles sur le passé, mais plutôt de s’intéresser à une société où la formation du guerrier passe par une gestion codifiée des affects. Une manière de rappeler que la sexualité, loin d’être un invariant anthropologique, est toujours une construction sociale, y compris, chez ceux que l’on croyait faits de fer et de silence.
Le wakashudō, une voie sociale avant d’être un érotisme
Le vocabulaire japonais est révélateur. Le wakashū désigne un adolescent dans un statut social précis, reconnaissable à sa coiffure, à ses vêtements et à son rôle dans la hiérarchie collective. Il ne s’agit pas d’un âge biologique abstrait, mais d’une catégorie sociale à part entière, inscrite dans un système de transitions clairement définies.
Le wakashudō, parfois abrégé en shudō, désigne un ensemble de pratiques et de représentations qui encadrent les relations entre un homme adulte, souvent un samouraï, et un jeune garçon. Ces relations reposent sur une asymétrie assumée. L’aîné occupe une position de mentor, de protecteur et d’initiateur, tandis que le plus jeune incarne une figure de beauté, de disponibilité et d’apprentissage. L’érotisme, lorsqu’il est présent, ne constitue pas une rupture avec l’ordre social mais s’y inscrit pleinement.
Les travaux d’historiens montrent que ces relations sont suffisamment visibles pour être commentées, réglementées, parfois critiquées, mais rarement niées. Elles s’inscrivent dans une société où la sexualité ne se définit pas en termes d’orientation, mais selon des rôles, des statuts et des âges. Le désir n’est pas une identité. C’est une pratique située, temporaire et évolutive.
Loyauté, discipline et contrôle des affects
L’un des aspects les plus importants du wakashudō réside dans son inscription morale. Loin de célébrer un désir anarchique, les discours de l’époque insistent au contraire sur la retenue, la fidélité et la maîtrise de soi. Certaines relations donnent lieu à des serments d’exclusivité, engageant les deux parties dans une forme de pacte moral où la loyauté occupe une place centrale.
Cette codification répond à une logique sociale précise. Dans une société fortement hiérarchisée, où la transmission du savoir martial et des valeurs est essentielle à la reproduction de l’ordre guerrier, l’intime devient un outil de formation autant qu’un espace de vulnérabilité. Le lien affectif renforce l’attachement, la discipline et parfois le courage au combat. Mais il comporte aussi des risques de jalousies, de rivalités et d’abus de pouvoir.
C’est précisément cette ambivalence qui explique les tentatives de régulation observées à certaines périodes, notamment lorsque des individus cherchent à prolonger indéfiniment le statut de wakashū. Le pouvoir politique n’ignorait pas que ces relations, en touchant au corps et à l’affect, pouvaient ébranler les équilibres sociaux autant qu’ils pouvaient les renforcer.
Littérature et représentations
La littérature de l’époque d’Edo constitue une source précieuse pour comprendre la place du wakashudō dans l’imaginaire collectif. Des récits, des poèmes et des chroniques évoquent sans détour les relations entre hommes, notamment dans les milieux guerriers, monastiques ou théâtraux. L’un des textes les plus emblématiques reste Le Grand Miroir de l’amour mâle d’Ihara Saikaku (1687), qui consacre plusieurs récits à des amours entre samouraïs et jeunes garçons.
Ces textes ne relèvent pas d’un simple voyeurisme littéraire. Ils témoignent d’une culture où ces relations étaient intelligibles et narrables, parfois idéalisées, parfois tragiques. Le désir masculin y est décrit comme une force esthétique autant que morale, capable d’élever comme de perdre. Et la littérature ne se contente pas de refléter ces pratiques. Elle participe à leur mise en forme symbolique.
Il serait toutefois erroné d’y voir l’équivalent d’une homosexualité moderne. Les catégories identitaires contemporaines ne trouvent ici qu’un écho partiel. Ce qui importe, dans ces récits, ce n’est pas tant le genre du partenaire que le respect des rôles, des âges et des codes. La sexualité y apparaît comme une composante parmi d’autres de l’ordre social, et non comme un marqueur identitaire stable.
Finalement, les samouraïs ont aimé des hommes. Et parfois, ils l’ont fait au grand jour, dans des cadres pensés comme honorables, formatifs et moralement signifiants. Le wakashudō n’est ni une marginalité honteuse ni une utopie égalitaire. C’est une construction sociale complexe, traversée par des rapports de pouvoir, des idéaux esthétiques et une éthique de la loyauté. Relire cette tradition aujourd’hui ne revient pas à l’idéaliser ou à l’excuser à l’aune de nos sensibilités contemporaines. C’est accepter que la masculinité, la sexualité et l’honneur ont pu se combiner autrement que selon nos schémas actuels.
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