Entretien exclusif avec Nikita Bellucci
19 février 2026
Ancienne actrice phare du X français, devenue réalisatrice, Nikita Bellucci signe avec « 4 jours » son premier film centré sur une problématique rarement abordée dans le porno : la sexualité des parents. À travers l’histoire d’un couple qui retrouve quatre jours d’intimité après sept ans de parentalité, elle explore la libido qui fluctue, le corps qui change, le consentement, et l’importance du “temps long” dans les relations sexuelles. Rencontre avec une artiste qui revendique un “porno conscient”, à la croisée de l’intime et du politique.
Flore Cherry : Est-ce que tu peux me parler du projet de 4 jours ? Qu’est-ce qui était important pour toi de représenter dans ce film pornographique ?
Nikita Bellucci : 4 jours, ça raconte l’histoire d’un couple de parents qui, pour la première fois en sept ans, se retrouve seuls pendant quatre jours. Quand on devient parent, on se perd souvent sur le plan de l’intimité : on n’a plus de temps pour soi, la sexualité passe au second plan. Avec ce film, je voulais montrer que tout le monde est concerné par ça, et comment on peut retrouver son intimité, ce petit moment amoureux. Ça passe par la communication, par le fait de ne pas être dans l’accusation, mais dans la bienveillance, et de ne pas oublier la base du couple.
Flore Cherry : Pourquoi as-tu voulu raconter cette histoire-là ? Est-ce quelque chose qui t’a touchée personnellement ?
Nikita Bellucci : Oui, je l’ai vécu personnellement, parce que je suis devenue maman. Je pensais que ce serait simple : tu fais ta rééducation du périnée, un peu de sport, tu retrouves ton corps et tu as à nouveau une super sexualité. En réalité, pas du tout.
Ce que j’ai ressenti surtout, c’est une énorme pression sociale : il faudrait vite retrouver son corps, vite retrouver sa sexualité, sinon tu n’es ni une femme accomplie ni une mère accomplie. On oublie complètement de prendre le temps de se connaître en tant que mère.
Flore Cherry : D’où venait cette pression à reprendre tout de suite une sexualité ?
Nikita Bellucci : Ludovic, mon partenaire, ne me mettait pas la pression. Il m’en parlait, évidemment, “on n’a plus de rapports”, mais il n’était pas en train de réclamer ou d’insister.
C’est surtout moi qui me mettais la pression : je n’avais plus de désir, je ne comprenais pas ce qui se passait, et je voulais absolument retrouver très vite le désir que j’avais avant. Avec le recul, je sais que ce n’est pas une bonne façon de fonctionner. Il faut accepter de prendre le temps, de découvrir autre chose, de se retrouver autrement.
Flore Cherry :Tu dis que vous avez mis plusieurs années à vous en remettre. Qu’est-ce qui a été le plus compliqué pour vous deux ?
Nikita Bellucci : On a mis plus de deux ans à nous remettre de l’arrivée du premier enfant, puis encore deux ans avec le deuxième. Donc, en gros, on a eu quatre années un peu houleuses.
C’était compliqué parce que moi-même je ne comprenais pas ma baisse de désir, je culpabilisais, je voulais “aller vite”, et en même temps on devait apprendre à communiquer sans se déchirer, avec deux gros caractères. Ça demande énormément de remises en question.
Flore Cherry : Qu’est-ce que vous avez le plus appris de cette période difficile ?
Nikita Bellucci : Qu’il faut, à un moment, accepter de confier les enfants et de prendre du temps pour soi et pour le couple. Même si on est fatigués, il faut s’obliger à prendre ce temps-là.
Et je ne parle pas forcément d’avoir un rapport sexuel : juste un temps à deux. Se préparer, se faire beaux, sortir, se faire des massages, retrouver le côté “date” du début de la relation, où tu es toute excitée à l’idée de voir ton mec. Il ne faut pas lâcher ça.
Flore Cherry : Dans 4 jours, il y a une scène où le personnage regarde du porno et ça devient un vecteur de discussion dans le couple. Pour toi, le porno peut ouvrir des espaces de dialogue ?
Nikita Bellucci : Ça dépend lequel, et surtout ça dépend comment c’est amené. N’importe quel porno peut déclencher une discussion, mais le contexte est important.
Si quelqu’un t’invite à regarder un film porno avec lui ou elle, il faut que ce soit fait de façon saine, dans un cadre de confiance, pas comme une injonction ou une comparaison.
Flore Cherry : Le porno que tu crées, tu le penses pour être vu plutôt par des couples ou par des personnes seules ?
Nikita Bellucci : Les deux. Mais dans un couple, ça peut vraiment ouvrir des sujets de discussion. Nous, ce qu’on met en avant, c’est le consentement, mais pas seulement.
On insiste aussi sur l’interaction, sur le pouvoir de la femme. J’en ai marre de voir des actrices qui arrivent dans un film déjà posées en soumises. Moi, je veux montrer une femme qui choisit : elle choisit d’être soumise, elle choisit que son homme la domine. C’est elle qui décide.
Flore Cherry : Dans 4 jours, tu parles aussi beaucoup du corps de la femme qui change et du doute sur sa désirabilité. Pourquoi était-ce important pour toi ?
Nikita Bellucci : Parce que je le vis moi-même. Pendant longtemps, sur mes scènes, je mettais des bas, pas parce que je trouvais ça joli, mais pour cacher ma cellulite. À un moment, ça m’a saoulée.
Je veux montrer que c’est OK, que c’est beau : un corps qui n’est pas parfait, un corps qui vieillit. Mais j’aimerais que ça devienne la norme : qu’on voie des corps différents, que tout le monde puisse se projeter dans ce qu’il regarde.
Flore Cherry : Est-ce que tu as eu le sentiment d’avoir dû surperformer un certain stéréotype (de féminité, de pratiques) pour correspondre à ce qu’on attendait de toi ?
Nikita Bellucci : Oui, clairement. C’était plus sur les pratiques que sur l’esthétique. À mon époque, il y a dix ans, si tu ne faisais pas de “legal porn” dur (double pénétration, anal…) tu n’avais pas vraiment de carrière. Il fallait passer par toutes ces étapes pour te faire un nom.
Et moi, j’avais ce truc non réglé : j’avais besoin qu’on me regarde, un besoin de reconnaissance. Le porno m’a reconstruite là-dessus : j’ai gagné en confiance, en maturité, en indépendance. C’est quelque chose que j’ai compris plus tard, avec l’aide de mon psy.
Flore Cherry :Tu parles de porno qui a du sens, presque “militant”, sur le pouvoir des femmes, la différence entre la vie réelle et l’image… Est-ce bien accueilli par ton public ?
Nikita Bellucci : Oui, on a un public pour ça. On pourrait gagner beaucoup plus d’argent en faisant autre chose, mais ça ne nous intéresse pas.
Je parle de “porno conscient”, comme on parle de “rap conscient”. Ce n’est pas un porno éducatif au sens strict, ça reste du porno, un film. Mais je me dis que je ne sais pas dans les mains de qui ça va tomber, alors j’essaie toujours d’y mettre du sens.
Flore Cherry :Toi, tu dis que tu ne donnes pas de conseils pour entrer dans le porno. Pourquoi ? Quelles sont les conséquences de ce que tu as vécues et qui peuvent servir de mise en garde ?
Nikita Bellucci : Parce que je connais trop les conséquences. Il y a beaucoup de positif, mais aussi énormément de difficultés.
J’ai vécu la stigmatisation, le harcèlement, les galères de reconversion.
Et ce n’est pas que pour les “stars” : récemment, une actrice qui avait un compte Mym / OnlyFans s’est retrouvée en procédure de licenciement parce que sa boîte l’a découvert.
Flore Cherry : Dans un contexte de massification du travail du sexe en ligne, est-ce que c’est à la société de changer son regard, ou aux jeunes qui se lancent de s’adapter ?
Nikita Bellucci : Je pense que la société doit arrêter de discriminer les gens pour ça. Je déclare tout, tout est légal, je ne planque rien à l’étranger. On doit être “plus blanc que blanc” dans ce métier.
Mais je pense aussi que les filles et les mecs doivent être mieux avertis. On parle de discrimination, mais ça peut aussi toucher la santé mentale. Ce n’est pas anodin de balancer des photos ou des vidéos de soi sur internet.
Idéalement, il faudrait au moins une forme de “tuto”, une vraie réflexion avant de se lancer corps et âme dans cette aventure
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