Les lézards femelles, sans mâle mais pas sans désir

Gwendoline Casamata 1 mars 2026

Dans certains déserts d’Amérique du Nord, une étrange scène se répète sous le soleil aride des étendues rocheuses : deux lézards femelles se font face, l’une adoptant les postures habituellement réservées aux mâles, l’autre répondant par des signaux de réceptivité. Pourtant, aucun mâle ne rôde à l’horizon. Ces reptiles appartiennent à des espèces parthénogénétiques. Ils sont capables de se reproduire sans fécondation, mais continuent d’exhiber des comportements sexuels complets. Une énigme comportementale qui fascine les biologistes depuis plusieurs décennies et qui interroge, au-delà du monde animal, les liens complexes entre reproduction, hormones et comportement.

La parthénogenèse, ou l’art de se reproduire seule

La parthénogenèse, du grec parthenos, vierge, et genesis, naissance, désigne une reproduction asexuée où un embryon se développe à partir d’un ovule non fécondé. Ce phénomène, relativement rare chez les vertébrés, est pourtant bien documenté chez certains reptiles, amphibiens, poissons et insectes. Parmi les cas les plus emblématiques figurent les lézards du genre Aspidoscelis, communément appelés lézards fouette-queue.

Plusieurs espèces, notamment Aspidoscelis uniparens ou Aspidoscelis neomexicanus, sont entièrement composées de femelles. Ces lignées sont généralement issues d’hybridations anciennes entre deux espèces sexuées, un événement génétique qui a permis l’émergence d’une reproduction clonale stable. Dans ces populations, chaque femelle peut produire une descendance génétiquement très proche d’elle-même, constituant un avantage évident en termes de colonisation rapide d’un environnement.

Sans dépendance à la rencontre d’un partenaire, une seule femelle peut théoriquement fonder une population entière. Mais cette stratégie évolutive comporte aussi des limites. L’absence de brassage génétique réduit la variabilité et donc la capacité d’adaptation face aux changements environnementaux ou aux pathogènes. C’est précisément dans ce contexte que les comportements dits « pseudo-sexuels » observés chez ces lézards prennent une dimension intrigante.

Des femelles qui jouent les mâles

Dans les années 1970, la biologiste américaine David Crews et ses collègues décrivent un phénomène surprenant chez ces lézards parthénogénétiques. Les femelles adoptent alternativement des rôles « mâles » et « femelles » lors d’interactions sociales qui reproduisent fidèlement la parade et la copulation des espèces sexuées. Concrètement, certaines femelles montent leurs congénères, exécutent des morsures nuptiales ou des immobilisations pelviennes caractéristiques de l’accouplement.

Cette pseudo-copulation n’entraîne évidemment aucune fécondation, mais elle s’avère néanmoins fonctionnelle. Elle augmente significativement la probabilité d’ovulation chez la femelle « réceptrice ». Des travaux expérimentaux montrent que les femelles isolées produisent moins d’œufs que celles exposées à ces interactions comportementales. Autrement dit, la simulation de l’acte sexuel agit comme un stimulus physiologique déclenchant la reproduction.

Ce mécanisme rappelle ce que les biologistes nomment une « stimulation socio-sexuelle », où le comportement d’un individu influence directement les processus endocriniens d’un autre. Chez ces lézards, la reproduction semble donc dépendre d’une mise en scène collective du sexe, même en l’absence totale de partenaires mâles.

Hormones, cerveau et mémoire évolutive du sexe

La clé de ce paradoxe réside en grande partie dans l’endocrinologie. Les recherches montrent que les femelles parthénogénétiques traversent des cycles hormonaux comparables à ceux des espèces sexuées, alternant phases dominées par les œstrogènes et périodes de progestérone élevée. Or, ces fluctuations hormonales modulent directement le comportement. Durant la phase œstrogénique (phase durant laquelle les ovaires synthétisent des œstrogènes), les femelles adoptent des postures réceptives typiques.

En revanche, lorsque la progestérone domine dans la phase équivalente à l’état post-ovulatoire, certaines manifestent des comportements masculinisés, notamment la monte. Des expériences d’implantation hormonale confirment ce lien. L’administration de progestérone à des femelles peut induire ces comportements pseudo-mâles. À l’inverse, la suppression de certaines hormones réduit fortement les interactions socio-sexuelles. Pour de nombreux chercheurs, ces observations témoignent d’une « mémoire évolutive » du système nerveux.

Les circuits neuronaux responsables de la reproduction sexuée n’ont pas disparu avec la parthénogenèse. Ils ont été réutilisés et réorganisés pour servir un nouveau mode reproductif. Cette persistance des comportements sexuels malgré leur inutilité reproductive directe évoque un principe plus large en biologie : l’évolution ne part jamais de zéro. Elle recycle, détourne et réassemble des structures préexistantes. Chez ces lézards, le sexe subsiste comme un vestige fonctionnel nécessaire à la reproduction solitaire.

L’histoire de ces lézards parthénogénétiques qui continuent de faire l’amour sans mâles rappelle que la reproduction ne se réduit pas à la fécondation. Le comportement sexuel peut remplir des fonctions hormonales, sociales, voire développementales. À l’heure où les sciences du comportement interrogent les frontières entre instinct, plaisir et fonction biologique, ces reptiles offrent un exemple fascinant de dissociation entre sexualité et reproduction. Le sexe, même simulé, peut rester indispensable.

A lire aussi :

Les crevettes font une grève de sexe

Un poisson qui change de sexe

Du sperme toxique pour éliminer les femelles moustiques


Réagir à cet article

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

interstron.ru