Les abeilles font moins l’amour à cause des pesticides
29 janvier 2026
Dans la ruche, le sexe n’a rien d’un divertissement. Il est bref, aérien, réglé comme une opération militaire et absolument vital. Quelques vols nuptiaux, une série d’accouplements en plein ciel et puis, plus rien. La reine stocke ce qu’elle a récolté et vit, pendant des années, sur ce capital intime. Chez l’Apis mellifera, le sexe est une infrastructure et la moindre perturbation de cette mécanique a des conséquences disproportionnées. Mais voilà que des pesticides s’invitent dans cette scène très millimétrée. Depuis plusieurs années, les néonicotinoïdes, pesticides systémiques déjà tristement célèbres pour désorienter les ouvrières, s’invitent aussi dans l’alcôve royale. La littérature scientifique est formelle : moins d’accouplements, une fertilité amoindrie, une qualité de sperme dégradée et une longévité reproductive raccourcie. La capacité de la reine à fonder, maintenir et renouveler la colonie s’écourte. Et ce n’est pas la romance qui vacille, mais la succession.
Une sexualité rare et stratégique
Chez l’abeille, la sexualité est une affaire de calendrier serré. À peine sortie de sa cellule royale, la reine dispose de quelques jours pour accomplir ses vols de fécondation. Durant cette courte période, elle s’accouple avec plusieurs mâles (les drones). Ce multi-accouplement garantit la diversité génétique de la colonie. Plus la reine s’est accouplée, plus les ouvrières issues de sa ponte seront variées. Forte de cette diversité, la ruche sera résiliente face aux maladies, aux parasites et aux aléas environnementaux.
Mais une étude publiée en 2017 dans PLOS ONE montre un résultat particulièrement parlant. Des reines élevées dans des colonies exposées à deux néonicotinoïdes présentent une fréquence d’accouplement réduite. Autrement dit, elles voient moins de partenaires, entraînant mécaniquement une baisse de la diversité génétique de toute la colonie pour toute la durée de leur vie reproductive. Et une reine qui s’est moins accouplée au départ ne se rattrape pas plus tard. Sa sexualité est un investissement unique et les néonicotinoïdes en rognent la rentabilité.
Libido, fécondité, longévité : ce que disent réellement les études
Parler de libido chez une reine abeille relève évidemment de la métaphore. Les chercheurs ne mesurent ni désir ni inclination, mais des indicateurs autrement plus parlants comme la ponte, la mobilité, la survie et la qualité du sperme stocké dans la spermathèque. Et sur ces paramètres-là, les résultats convergent. Une étude publiée dans Scientific Reports en 2016 observe que l’exposition chronique à l’imidaclopride altère significativement la fécondité des reines, leur activité et le développement global de la colonie. Les doses utilisées sont dites sub-létales et réalistes au regard des expositions environnementales.
D’autres travaux, notamment ceux de Williams en 2015, montrent que les néonicotinoïdes affectent sévèrement la physiologie des reines, réduisant leur performance reproductive et compromettant la qualité du sperme conservé. Or, chez la reine, ce stock doit durer parfois plusieurs années. Quand il s’épuise ou se dégrade prématurément, la colonie décline, lentement mais sûrement. Les néonicotinoïdes ne tuent pas immédiatement la reine. Ils l’affaiblissent et raccourcissent sa capacité à assurer, dans le temps, une reproduction viable.
De l’alcôve à l’écosystème
Le véritable enjeu dépasse largement la reine elle-même. Les néonicotinoïdes sont systémiques. Ils circulent dans toute la plante, nectar et pollen compris. Les ouvrières les rapportent à la ruche, les partagent et les transmettent. L’exposition est diffuse, chronique et rarement mortelle à court terme. Mais elle agit précisément là où le système est le plus vulnérable : la reproduction. Une ouvrière désorientée, c’est grave, mais une reine moins bien fécondée, c’est structurel.
À cela s’ajoute un autre angle mort longtemps négligé : les mâles. Plusieurs études, notamment publiées dans Proceedings of the Royal Society B, montrent que les pesticides affectent également la fertilité des drones, réduisant la viabilité et la qualité de leurs spermatozoïdes. Et si les drones produisent un sperme de moindre qualité, la reine peut remplir sa spermathèque avec un stock moins performant.
On comprend alors pourquoi les chercheurs parlent d’effets cryptiques. La ruche ne s’effondre pas immédiatement. Elle fonctionne, puis s’affaiblit, pour devenir plus vulnérable aux maladies, aux parasites et aux stress environnementaux. Le lien entre pesticides et déclin des colonies ne passe pas toujours par la mort directe, mais par l’usure silencieuse de leur capacité à se renouveler. En ce sens, la sexualité de la reine devient un indicateur écologique.
Les néonicotinoïdes ont souvent été accusés de désorienter les abeilles. Mais les recherches récentes montrent qu’ils font pire. Ils désorganisent l’avenir. En s’attaquant à la reproduction des reines, à leur capacité à s’accoupler, à stocker et à durer, ces pesticides fragilisent la ruche là où elle ne peut pas se permettre de l’être. Derrière ces reines qui font moins l’amour ne se cache pas un manque de libido mais une crise de transmission. Dans cette histoire, les néonicotinoïdes, jouent les saboteurs discrets. Une atteinte à la continuité même du vivant, discrète et cumulative. La reine n’a pas besoin qu’on la romantise. Sa sexualité est déjà un chef-d’œuvre d’économie et d’efficacité. Il suffirait de ne plus la traiter comme une variable négligeable dans un système qui prétend encore dépendre de la pollinisation pour se nourrir.
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