Quand Rome se protégeait par le sexe

Gwendoline Casamata 26 janvier 2026

À Rome, le sexe ne se murmure pas mais s’exhibe, non comme provocation ou obscénité, mais comme un rempart. Il pend au cou des jeunes citoyens, se sculpte sur les murs des maisons et se balance au carrefour des rues, gravé dans la pierre ou fondu dans le bronze. Dans l’Antiquité romaine, le phallus n’est ni pornographique ni honteux. Il est prophylactique. C’est un talisman contre le malheur, la jalousie, la maladie et la stérilité. Le fascinum, petit sexe masculin souvent ailé, parfois cliquetant, est porté en amulette pour conjurer le mauvais œil. À rebours de nos pudeurs modernes, les Romains placent la sexualité du côté du sacré, du politique et du quotidien. Le sexe ne trouble pas l’ordre social, il le protège. Alors comment une civilisation fondatrice de l’Occident a-t-elle pu faire du pénis un gri-gri respectable ? Et que dit cette confiance accordée au sexe de leur rapport au corps, au pouvoir et à la peur ? On fait le point.

Le fascinum, un petit phallus au grand pouvoir

Le fascinum est sans doute l’objet le plus mal compris de l’archéologie romaine. Il ne s’agit ni d’un gadget graveleux ni d’une plaisanterie antique, mais d’un véritable outil magique. Suspendu autour du cou, souvent celui des jeunes particulièrement vulnérables, il avait pour fonction de détourner le malus oculus, le mauvais œil, cette force invisible censée provoquer maladies, échecs et morts prématurées.

Les sources antiques sont claires. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, décrit le fascinum comme une protection reconnue, presque officielle. Il précise même que les généraux romains victorieux en faisaient usage. Un phallus suspendu sous le char de triomphe évite par exemple que la gloire ne suscite une jalousie funeste. Le phallus romain n’est pas qu’un organe. C’est une force. Érigé, actif et fécond, il incarne l’énergie vitale (vis), la chance (felicitas) et la prospérité. À l’inverse de nos représentations modernes, il n’est pas réduit à l’érotisme ou à la domination sexuelle. Il agit, repousse et neutralise.

Un sexe omniprésent, jamais obscène

À Pompéi, le phallus est partout. Sur les murs, sur les seuils ou sur les lampes à huile, parfois accompagné d’une inscription équivoque : Hic habitat felicitas (« Ici habite le bonheur »). Il indique les maisons closes comme les boulangeries. Il guide, protège et promet. Pompéi est un laboratoire fascinant de cette culture sexuelle désinhibée. Les archéologues y ont recensé des centaines de représentations phalliques, souvent humoristiques, parfois ailées et multipliées.

Cette omniprésence choque notre regard contemporain, habitué à compartimenter le sexuel dans un cadre privé, caché et codifié. Mais pour les Romains, le sexe ainsi exposé empêche le chaos. Et là où nous parlons de superstition, eux parlent d’ordre cosmique.

Priape, puissance et protection

Derrière le fascinum se profile la figure tutélaire de Priape. Dieu mineur mais omniprésent, Priape est représenté avec un sexe démesuré, prêt à punir quiconque s’approcherait trop près des jardins ou des récoltes. Il protège les frontières, garantit l’abondance et dissuade les voleurs. Son corps est une menace comique autant qu’un talisman. Le phallus n’est pas ici symbole d’intimité, mais de souveraineté. Il marque un territoire bien gardé et surveillé.

Dans une société où la virilité est associée à la puissance politique, le sexe devient un langage. Et ce n’est pas un hasard si le fascinum est parfois ailé. Il circule, vole et intercepte les forces hostiles. Une technologie magique, en somme. À Rome, la religion n’est jamais séparée de la vie quotidienne et le sexe non plus.

Finalement, en érigeant le phallus en talisman, les Romains rappellent que le sexe n’a pas toujours été honteux, ni confiné au secret. Il a pu être protecteur, collectif, presque civique. Notre modernité, obsédée par le contrôle du corps et de ses images, a relégué le sexe dans l’ambivalence entre omniprésence coupable et exhibition jugée. Les Romains, eux, n’y voyaient pas une transgression morale, mais une réponse pratique à l’angoisse. Le fascinum n’est pas une curiosité paillarde mais un objet politique. Il image une société qui affronte la peur par le rire, la vulnérabilité par l’excès et le malheur par la chair. Finalement, le sexe, avant d’être un tabou, fut un outil de survie et parfois même, un porte-bonheur.

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