À Pompéi, le sexe s’i inscrit sur les murs

Gwendoline Casamata 12 janvier 2026

À Pompéi, le sexe n’est pas dissimulé derrière des portes closes ni relégué aux marges honteuses de la cité. Il s’inscrit, s’écrit et se grave, à la va-vite ou avec une jubilation calligraphique, sur les murs de la ville. Deux millénaires plus tard, ces parois n’ont rien perdu de leur éloquence. Et leur mémoire excède le frisson de l’anecdote croustillante. Ce sont les témoins d’un véritable système de représentations, d’une économie du désir et du corps sans le prisme moral qui viendra, plus tard, discipliner et corseter les récits occidentaux de la sexualité. Figée par l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., la ville devient, malgré elle, l’un des plus vastes observatoires de la sexualité antique. Une archive populaire, brute et collective : celle des clients, des travailleuses du sexe, des passants et des amants de passage. Une sexualité vécue au quotidien, commentée à même l’enduit et parfois évaluée sans fard. Loin de l’image fantasmée d’une Rome uniformément orgiaque ou d’une Antiquité faussement libérée, Pompéi donne à voir un érotisme profondément socialisé, enchâssée dans le quotidien, traversée par les rapports de pouvoir, le statut, l’argent et les jeux d’égo. Ici, pas de confession, d’introspection ou de remords. Le corps agit et les murs enregistrent. Et c’est précisément ce décalage qui nous trouble encore aujourd’hui.

Le désir devient un langage urbain

À Pompéi, écrire sur les murs n’est ni un acte marginal, ni une transgression. C’est une pratique courante, presque civique. On écrit pour soutenir un candidat politique, annoncer un spectacle, insulter un rival, déclarer son amour ou parler de sexe. Les graffitis ne sont pas des murmures clandestins. Ils sont exposés, lisibles et intégrés au paysage urbain.

Et le plus saisissant dans les inscriptions sexuelles n’est pas tant leur crudité que leur parfaite banalité d’usage. Le sexe n’y apparaît jamais comme un évènement exceptionnel ou comme une transgression. Il est évoqué avec la même désinvolture qu’un repas pris sur le pouce, un pari ou un exploit sportif. L’obscénité ne fait pas scandale. Elle relève simplement du langage. Et cette écriture du désir n’a rien d’introspectif.

Il n’est jamais question d’âme, de trouble ou de dilemme moral. À Pompéi, la sexualité romaine ne se pense pas comme une identité intime, mais comme une suite de pratiques situées. Et ce qui compte n’est pas tant qui l’on est que ce que l’on fait. Ces graffitis fonctionnent comme un réseau social primitif faits de messages brefs, d’auto-promotion, d’attaques, d’humour et d’un besoin irrépressible de laisser une trace.

Une économie affichée, sans faux-semblants

Parmi les éléments les plus fascinants et les plus dérangeants pour notre regard contemporain figurent les inscriptions liées à la prostitution. Le sexe tarifé n’est ni dissimulé ni entouré de périphrases morales. Il est nommé, chiffré et localisé. Dans et autour du lupanar le plus célèbre de la ville (une maison close), les inscriptions indiquent des noms, des surnoms et surtout des prix.

Entre deux as et trois as, une somme modeste, équivalente à quelques pains. Le désir a un coût, connu de tous, et personne ne semble juger utile de le maquiller. Cette visibilité économique heurte le regard contemporain parce qu’elle dissout l’illusion romantique projeté souvent sur l’Antiquité. Le sexe n’est pas ici un mystère sacralisé mais un service inscrit dans la logique urbaine.

Mais cela ne signifie pas que les rapports sont égalitaires. Beaucoup des personnes mentionnées sont esclaves ou affranchies et leur corps appartient encore partiellement à un système de domination. Loin d’être cachée, cette domination est structurelle, assumée et documentée. A Pompéi, le sexe marchand ne s’excuse pas d’exister et s’inscrit sur le mur comme une donnée du réel.

Performances, virilité et théâtre social

Certaines inscriptions commentent même les performances sexuelles. Elles évaluent, jugent et attribuent une forme de mérite. Ces graffitis ne parlent pas tant de plaisir partagé que de réputation masculine. Ils construisent une virilité publique, performative, qui se prouve dans un lieu marginal (le bordel), mais s’affiche à tous.

Le mur devient un espace de reconnaissance virile, parfois cruelle. Car ces mêmes graffitis peuvent aussi humilier, ridiculiser et surnommer. Nommer quelqu’un sur un mur, c’est le figer dans une narration qui lui échappe. La sexualité devient alors un outil de hiérarchisation symbolique entre qui baise bien, qui baise mal et qui mérite le rire collectif. Elle n’en est pour autant pas joyeusement anarchique. Cet érotisme reste socialement régulé et traversé par le regard des autres.

Finalement, Pompéi n’est ni un paradis libertin ni un enfer de débauche. C’est une société où la sexualité n’est pas séparée du reste de la vie sociale. Elle est pleinement intégrée à ses logiques économiques, symboliques et politiques. Le sexe y est un fait, non un problème. Un langage, non un secret. Et si ces murs nous dérangent encore, ce n’est pas parce qu’ils sont trop crus, mais parce qu’ils révèlent un rapport au corps et au désir que notre modernité, pourtant saturée de discours sexuels, a paradoxalement rendu plus anxieux, plus moral et plus silencieux.

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