Au carnaval de Rio les travailleuses du sexe sortent de l’ombre

Gwendoline Casamata 21 février 2026

Depuis ses origines populaires, le carnaval de Rio est une scène politique à ciel ouvert, où les oubliés de l’histoire trouvent parfois une voix puissante. Cette saison, au cœur des chars monumentaux et des costumes étincelants, ce sont les travailleuses du sexe qui seront célébrées. Le choix peut surprendre, mais il s’inscrit dans la logique profonde du carnaval brésilien : celle d’une fête née dans les marges, où les hiérarchies se brouillent et où les invisibles accèdent, le temps d’un défilé, à une forme de consécration publique. L’école de samba Porto da Pedra, implantée dans la ville populaire de São Gonçalo, a décidé de consacrer son défilé à celles et ceux qui vivent de la nuit, en rendant hommage à l’itinéraire singulier de Lourdes Barreto, militante historique du mouvement des prostituées. À 83 ans, cette ancienne travailleuse du sexe, devenue figure centrale des luttes pour les droits et la dignité de sa profession, verra son parcours raconté sur l’avenue Marquês de Sapucaí, devant des millions de téléspectateurs. Une reconnaissance spectaculaire pour une cause qui, d’ordinaire, se débat dans l’ombre des politiques publiques et des débats moraux. Dans ce Brésil où la prostitution est légale mais toujours profondément stigmatisée, le carnaval devient ainsi une tribune inattendue.

Lourdes Barreto, de la survie à l’icône

L’histoire de Lourdes Barreto commence loin des lumières de Rio. Adolescente, elle quitte son foyer dans l’État pauvre de Paraíba, au nord-est du Brésil, et se retrouve plongée dans la prostitution. Et ce qui aurait pu n’être qu’un destin parmi d’autres devient le point de départ d’un long engagement politique. Dans les années 1980, elle cofonde le Réseau brésilien des prostituées, participe à la mise en place de politiques de prévention du VIH et s’engage dans des luttes sociales souvent ignorées par les institutions.

En 2024, la BBC l’inscrit sur sa liste des 100 femmes les plus influentes de l’année. Une reconnaissance tardive d’un combat entamé dans l’ombre des rues. Lorsqu’on lui annonce qu’une école de samba lui rendra hommage, elle s’étonne elle-même : « Qui aurait pensé qu’une prostituée serait honorée ? » Et la phrase dit tout : la surprise, la distance sociale et l’étrangeté d’un monde où certaines vies n’accèdent à la reconnaissance que lorsqu’elles deviennent des symboles.

Porto da Pedra, le carnaval comme tribune sociale

L’école de samba Porto da Pedra, installée dans la ville populaire de São Gonçalo, a choisi cette année de consacrer son défilé aux travailleurs du sexe de tous genres, avec l’ambition affichée de lutter contre la stigmatisation. Le thème du défilé, intitulé « Depuis les temps les plus anciens, le doux et amer baiser de la nuit », s’inscrit dans une trilogie imaginée par son directeur artistique Mauro Quintaes, déjà connu pour avoir consacré des parades à d’autres groupes marginalisés.

Plus de cinquante travailleuses et travailleurs du sexe venus de tout le Brésil doivent défiler aux côtés des danseurs et musiciens. L’intention, selon les organisateurs, n’est ni de glorifier ou de moraliser, mais de rendre visibles celles et ceux que la société préfère souvent ignorer. Le carnaval, né dans les communautés afro-brésiliennes, a toujours été un espace de narration sociale. Les écoles de samba y racontent l’histoire du pays, ses douleurs, ses injustices et ses utopies. Les thèmes y sont discutés pendant des mois dans les quartiers, chantés, répétés, puis exposés devant des millions de spectateurs. Dans ce contexte, le choix de Porto da Pedra n’est pas seulement esthétique, mais politique.

Entre reconnaissance officielle et stigmatisation

Le paradoxe brésilien est connu. La prostitution y est légale pour les adultes consentants et reconnue comme profession officielle depuis 2002, permettant en théorie l’accès à la sécurité sociale. Mais cette reconnaissance administrative coexiste avec une réalité plus rugueuse faite de discriminations, de violences policières et d’évictions arbitraires persistantes, notamment en raison de l’absence de définition juridique claire entre prostitution et exploitation sexuelle.

Dans ce contexte, le défilé du carnaval apparaît comme un geste symbolique. Pour certaines participantes, l’enjeu est de susciter de la compassion et rappeler que leur activité est un travail comme un autre. Le carnaval, avec son public immense et son aura nationale, devient ainsi un outil de pédagogie sociale. Beaucoup de Brésiliens n’ont ni le temps ni les moyens d’accéder à des débats politiques ou universitaires. Mais ils regardent le carnaval et dans ce théâtre populaire, les causes sociales peuvent parfois se glisser entre deux refrains.

Une fois par an, les rôles se déplacent, les hiérarchies se fissurent et les récits oubliés remontent à la surface au rythme des tambours. En choisissant d’honorer les travailleuses du sexe, l’école Porto da Pedra ne fait pas seulement un geste spectaculaire. Elle rappelle que l’histoire d’un pays se tisse aussi dans ses marges, dans ses nuits et dans les existences que l’on préfère souvent ne pas regarder en face. Lourdes Barreto, dont la vie a commencé dans la fuite et s’est poursuivie dans le combat, devient ainsi l’héroïne improbable d’une fresque carnavalesque. Son parcours, porté par les danseurs et les percussions, condense une réalité sociale complexe : celle d’un métier reconnu par l’administration, mais encore enfermé dans la suspicion et le silence. Au Sambodrome de Rio, pendant quelques minutes, les travailleuses du sexe ne seront ni un sujet de scandale, une statistique ou un fantasme collectif. Elles seront un thème de samba, une figure de l’histoire nationale et un récit chanté devant des millions de regards. Sous les projecteurs, celles qu’on appelle d’ordinaire à voix basse défileront au rythme des tambours. Et, pour une fois, ce ne sera pas pour vendre une illusion, mais pour raconter leur propre histoire.

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