Des Cornflakes contre la libido
13 janvier 2026
À la fin du XIXᵉ siècle, dans une Amérique marquée par le puritanisme, manger devient un acte moral. Ce que l’on avale le matin ne nourrit pas seulement l’organisme mais façonne le caractère, tempère les pulsions et organise le désir. C’est dans cette atmosphère de suspicion qu’apparaît une céréale à l’ambition modeste et au goût volontairement neutre. Pas de sucre, d’épices ou de promesse hédoniste, juste du grain, aplati et discipliné. Derrière ce projet se tient un homme persuadé que la civilisation commence par la maîtrise des sensations : John Harvey Kellogg. La postérité a d’ailleurs retenu de lui l’image d’un homme ayant voulu faire taire la libido à coups de céréales. Mais la vérité est plus intéressante. Chez Kellogg, la question n’est pas tant de réprimer le désir que de l’épuiser doucement, par la routine, la fadeur et l’hygiène. Une morale qui s’installe chaque matin dans un bol au petit déjeuner.
Hygiénisme, morale et peur de l’excès
À la fin du XIXᵉ siècle, la sexualité n’est pas encore un territoire d’émancipation, mais un problème à gérer. Elle inquiète les médecins autant que les moralistes, non parce qu’elle est immorale en soi, mais parce qu’elle est perçue comme énergivore, déstabilisante et susceptible de détourner l’individu de son idéal productif et rationnel. Le désir, dans ce cadre, n’est pas un élan vital mais une fuite de ressources. Les hygiénistes pensent que le corps est un système thermique que l’on peut réguler. Trop de stimulations alimentaires, sexuelles ou sensorielles l’épuisent. Trop de plaisir le fragilise.
L’idéal est donc un corps tempéré, équilibré et tenu à distance de ses propres emballements. Une mécanique bien huilée, mais jamais lancée à pleine vitesse. Et Kellogg s’inscrit pleinement dans cette vision. Directeur du célèbre Battle Creek Sanitarium, il conçoit la santé comme un équilibre fragile qu’il faut protéger contre toute forme de surstimulation. La sexualité, dans son discours, apparaît moins comme une expérience relationnelle que comme une dépense d’énergie dangereuse.
La masturbation, en particulier, est décrite comme une pratique délétère, responsable de troubles physiques, mentaux et moraux. Dans ses écrits, il établit un lien direct entre alimentation et excitation sexuelle. Les épices, la viande, l’alcool, le café, le thé, tous sont accusés de chauffer le sang, d’éveiller les sens et de stimuler des désirs qu’il juge prématurés ou excessifs. À l’inverse, une nourriture simple, fade et végétale serait capable de refroidir l’organisme et, par extension, le désir. L’idéal, chez Kellogg, n’est pas la frustration explicite, mais la neutralité sensorielle.
Le petit-déjeuner comme rituel disciplinaire
C’est dans ce contexte qu’apparaissent les fameuses céréales. Non comme une arme sexuelle explicite, mais comme le prolongement logique d’un projet hygiéniste. À Battle Creek, on expérimente des aliments faciles à digérer, précuits, standardisés, destinés à soulager les intestins et à discipliner les habitudes alimentaires. Le matin est un moment clé. Le corps sort du repos, l’esprit n’est pas encore tout à fait en alerte et les habitudes prennent le dessus. Le petit-déjeuner, loin d’être anodin, donne le ton de la journée.
Pour Kellogg, il doit donc être sobre, fonctionnel et dépourvu de toute tentation inutile. Pas de graisse, de sucre ou de saveur excessive. Car la gourmandise est une porte d’entrée vers d’autres excès. Et c’est ici que naît le malentendu historique. Les corn flakes ne sont pas vendus comme un remède contre la libido, mais ils s’inscrivent dans une vision du monde où le plaisir est systématiquement suspect. Ils participent indirectement à un idéal de chasteté, non pas par interdiction, mais par assèchement progressif des sensations.
Mais ironie de l’histoire, ce projet austère ne survit pas longtemps à la logique industrielle. Lorsque les céréales quittent le cadre médical pour le marché de masse, le goût revient en force. Le sucre s’invite dans la recette, la publicité promet énergie, joie et vitalité. Le dispositif moral se dissout dans le marketing et ce qui devait contenir les pulsions devient un produit désirable. Le rituel disciplinaire se transforme en petit plaisir quotidien. La morale s’efface, mais la légende, elle, persiste.
Une obsession moderne
Si l’anecdote des corn flakes anti-désir continue de fasciner, ce n’est pas seulement pour son pittoresque. Elle fait écho à une inquiétude très contemporaine liant alimentation, comportement et sexualité. Aujourd’hui encore, nombreux sont les régimes qui promettent équilibre hormonal, libido maîtrisée et performances optimisées. La morale est simplement remplacée par la biochimie. On ne parle plus de vice, mais d’hormones.
La finalité, pourtant, reste proche. Les discours sur la nutrition promettent d’éviter les débordements, lisser les intensités, rendre le corps compatible avec un idéal social donné. La figure de Kellogg agit alors comme un miroir légèrement déformant. Elle nous rappelle que derrière chaque discours nutritionnel se cache une vision du corps et souvent, une vision du bon comportement. Ce que l’on mange n’est jamais neutre. C’est une manière d’organiser ses désirs, de hiérarchiser ses plaisirs et de définir ce qui est acceptable ou non.
En caricaturant Kellogg en croisé anti-sexe, on évite peut-être de regarder ce que son projet avait de plus dérangeant : la conviction que le corps peut et doit être gouverné de l’intérieur, par des routines invisibles, quotidiennes, presque anodines. Même si nous aimons croire que le désir est spontané et irréductible, nous n’avons jamais cessé de chercher des moyens de l’organiser, voire de l’user. Et un bol de céréales comme instrument de discipline douce n’a rien de spectaculaire.
Finalement, les céréales Kellogg n’ont pas été inventées comme un instrument explicite de répression sexuelle. Elles sont nées d’un monde qui se méfiait profondément de l’intensité, du goût comme du plaisir et de l’excitation comme de la jouissance. Un monde convaincu que la civilisation progresse à mesure que les corps se font plus discrets, plus sobres et plus prévisibles. La force de cette histoire tient à son ambiguïté. Elle ne parle pas seulement d’un médecin rigoriste ou d’une céréale fade. Elle raconte comment une société tente, à la fin du XIXᵉ siècle, de civiliser les corps en commençant par le petit-déjeuner. Une morale qui ne s’impose pas par la loi, mais par l’habitude. Reste une ironie savoureuse. Ce qui devait calmer les ardeurs est devenu un plaisir sucré, industriel, presque enfantin. Comme si l’histoire murmurait, entre deux cuillerées, que le désir trouve toujours un chemin.